Les LIP, l'imagination au pouvoir

En savoir plus. Cette rubrique vous propose un certain nombre de repères chronologiques, biographiques et bibliographiques qui vous permettront soit de mieux vous remémorer les circonstances, soit de mieux comprendre le contexte des années 1970. En visitant la sélection d’extraits d’archives télévisuelles de l’INA, vous pourrez vous (re)plonger dans l’ambiance de ces années-là.

Pour en revenir à aujourd’hui, vous pourrez écouter l’intégralité d’un certain nombre de débats organisés avec Christian Rouaud et/ou des LIP en collaboration avec des associations, des syndicats ou des organisations politiques.

Du point de vue pédagogique, les enseignants ont à leur disposition deux dossiers : celui réalisé par l’Agence Cinéma Education ainsi que celui du CNDP.


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Une lettre de Claude Neuschwander

Une lettre de Claude Neuschwander

Dans le film, Jean Charbonnel, alors ministre de l’industrie, le dit clairement, avec une force singulière : "Ils ont assassiné Lip !" Les salariés connaissaient depuis longtemps cette vérité simple : en septembre 1975, le patronat d’alors a pris langue avec le pouvoir - le premier ministre était un certain Jacques Chirac - et ensemble ils ont fait savoir aux actionnaires de Lip, c’est-à-dire principalement à Antoine Riboud et à Renaud Gillet, qu’il fallait arrêter Lip, symbole devenu trop encombrant ; la montée de la crise économique, la pénurie de pétrole et la flambée de ses cours laissaient présager des dépôts de bilan et des fermetures d’usine dont ils craignaient qu’elles ne s’accompagnent de nouveaux désordres ouvriers à la manière de Lip.

Ils ont alors imposé l’arrêt de l’usine, ce qui signifiait la mise au chômage d’un millier de salariés et l’affaiblissement de toute la profession horlogère. Les actionnaires sont allés au-delà de ce qui leur était demandé et ont tout mis en oeuvre pour que la fermeture de l’usine assassinée ne puisse être reconnue comme une lâche dérobade de leur part mais bien comme la conséquence de mes "erreurs" de direction. Ils organisaient en conséquence un étranglement de l’entreprise par la trésorerie dont les étapes, facilement reconstituées, ont utilisé toutes les ressources du pouvoir en place, et celles des banques proches des actionnaires. Il ne leur restait plus qu’à trouver un coupable.

Coup sur coup, la Régie Renault annulait ses commandes de pendulettes de tableau de bord ; le ministère de l’industrie suspendait les subventions liées à la réalisation longuement négociée d’un plan concernant la technologie du quartz ; les banques refusaient les crédits de campagne... Car il était alors essentiel, pour le pouvoir et pour le patronat, de démontrer, si possible avec la caution de fait de Michel Rocard, que la bataille conduite par les ouvriers de Lip se terminait par un fiasco. Cette démonstration, à laquelle M. Rocard associe son nom aujourd’hui, après l’avoir déjà fait il y a trente ans, mais de façon plus discrète, constituait une tentative délibérée pour casser l’impact d’une victoire ouvrière bien réelle et lui retirer son pouvoir exemplaire et même historique. La sortie de ce film leur rend, après trente ans d’oubli, cette légitimité exemplaire. Tout comme il était essentiel de montrer que mon souci d’améliorer la façon de diriger une entreprise et de gérer le dialogue social constituait une utopie vouée à l’échec.

Cela se passait à un moment essentiel de notre histoire, celui d’une mutation fondamentale de la société qui a coïncidé avec l’affaire Lip : avant, la société s’organise autour d’une économie structurée par l’entreprise ; si les luttes y sont vigoureuses, celle-ci reste le lieu de l’identité sociale, de l’appartenance à une classe, de la solidarité ouvrière. Après, l’entreprise n’est plus au coeur de l’économie ; l’argent a pris la place en passant d’un rôle d’outil à un statut d’ultima ratio, sans souci du vrai développement, mais comme l’arbitre des comportements et le seul juge des réussites. Au nom de l’argent, on joue au Monopoly avec les entreprises, on broie les hommes et les territoires... C’est cela que les Lip pressentaient et qu’ils refusaient. C’est contre cela qu’aujourd’hui encore ils témoignent, notamment dans le cours du film.

Leur force, celle qui a mobilisé alors la France, et bien au-delà, reposait sur l’intensité de leurs convictions, la profondeur de leur solidarité, leur capacité d’imagination et d’invention et, d’une certaine manière, leur humour. Ils ont été un modèle et ils portent à nouveau, au travers de ce film, dans la crise actuelle de la société, un message d’espérance.

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